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Interview - Joe Vitterbo - 2020, A Space Industry

Soulja Boy est élu Hottest MC of the Game aux States et Booba sort le premier track d'Autopsie Vol.9, «Morray's Oeil». Nous sommes le 10 mai 2020.

L'industrie du rap ne s'est jamais aussi bien portée. Les ISingles s'écoulent comme des petits pains et les majors sont devenus des firmes multimilliardaires dirigées par des usurpateurs tels que David Guetta, Pascal Nègre ou Fred de Sky'. Toute trace de scratch ou de morceau engagé a complètement disparu de la surface de la planète. Le marketing est au centre des toutes les préoccupations. Mais tous les rappeurs sont maintenant parfaitement intégrés à la société. « Et ce n'est pas plus mal comme ça», selon la présidente Le Pen.

Urban-Culture Magazine, qui après avoir influencé toute une génération de novembre 2013 à février 2014, grâce à des articles d'une précision scientifique et des interviews sans concessions, a dû déposer le bilan sous la pression du Gouvernement et des maisons de disque. C'était sans compter sur la passion sans faille que voue l'équipe d'U-C au RAP. Le vrai, le seul...

C'est donc dans une cave, à l'abri des regards, qu'on retrouve le producteur Joe Vitterbo. Sa beat-tape « Sometimes you have to stick with the Old-school Ways», sortie en juillet 2012, avait reçu un très bon accueil critique. Alors que les prémices du déclin rapologique se faisaient sentir, le Dj Rhône-alpin nous livrait un projet qui fleurait bon le rap, dans sa forme la plus originelle. Retour sur cette période, entre souvenirs perdus et mélancolie d'une époque révolue.

Joe Vitterbo

Salut Joe, ça fait un bail qu'on n'avait pas entendu parler de toi. On voulait te rencontrer pour parler du bon vieux temps... 

Hello ! Effectivement j'ai pas forcément donné beaucoup de nouvelles ces derniers temps. Mais je continue à faire de la musique, je disperse mes beats ça et là... J'ai des collaborations en cours, en fouillant bien tu me trouveras !

Chez Urban-culture, on avait bien kiffé les sonorités old-school, souvent même funk, de ton album Sometimes You Have to Stick With the Old-school Ways. On est alors en 2012, le rap à plus de trente ans et connaît depuis quelques années ses premières « divagations ». Tu pressentais déjà que ça allait partir en vrille ?  

Cela faisait déjà vingt ans que le rap s'était imposé comme un style majeur dans le paysage musical français. À partir de là, je pense qu'il a fallu qu'il en assume les conséquences, comme le rock avait dû le faire avant lui… Ce que je veux dire, c'est qu'à mon avis le succès rime rarement avec l'intégrité et que toute mouvance émergente qui finit par rencontrer un certain succès public finit aussi par s'y diluer. Les valeurs originelles s'épuisent avec les pionniers du mouvement, la grosse machine de l'industrie culturelle et des mass-medias s'empare du truc et les générations suivantes grandissent avec comme modèles ceux qu'on leur impose… En France, l'apogée du rap dans les 90's a coïncidé en plus avec celle de chaînes musicales comme MTV et consorts. Cela a certes largement participé à sa diffusion mais aussi à son édulcoration. Ajoutes-y la stigmatisation politique qui a trop souvent réduit le hip hop à un truc de banlieusards analphabètes en occultant totalement sa dimension culturelle et artistique…
Bref, pour moi au milieu des années 90 on avait déjà toute une partie de la scène qui avait choisi de céder aux sirènes du business, avec l'objectif ultime d'être playlisté sur Skyrock. Ils bossaient déjà avec des directeurs artistiques sortis d'écoles de commerces, ils entretenaient déjà des clichés de cailleras egotrippés… Ca m'a lassé assez vite et m'a poussé peu à peu à me désintéresser de tout ça dans les années 2000, à arrêter d'essayer de suivre ce qui sortait pour me contenter de me replonger dans mes classiques ou quelques valeurs sûres à mes yeux. Alors à l'inverse, j'aurais tendance à considérer qu'en 2012 on avait droit à une certaine renaissance du rap français indé. Une scène que je trouvais intéressante en terme de prods ou dans le propos et qui s'appuyait sur le net pour recréer des réseaux de diffusion, de distribution et de promo. Cela donnait l'impression de vouloir en revenir à certains fondamentaux, à une certaine radicalité aussi. Pour le reste, je me foutais totalement de savoir ce que devenait le pseudo "Rap Game", s'il partait en vrille ou pas, ça ne m'a jamais concerné…

Si tu devais décrire le projet en quelques mots, ca donnerait quoi ?

J'aimais bien dire que c'est la bande originale d'un voyage urbain, à écouter en regardant la ville défiler, la tête collée à la vitre d'une Dodge Challenger !

Dodge Challenger

Quel était ton parcours auparavant et quelle place tient cet album dans ton évolution artistique ?

On va y aller chronologiquement… J'ai commencé la musique début 90, cet album arrive donc après 20 ans d'un parcours fait d'allers-retours entre divers groupes et projets personnels. J'ai d'abord bossé la basse et j'ai commencé par le rock, en jouant dans pas mal de formations. En solo, même si j'avais eu l'occasion de me pencher sur ces machines avant, j'ai fait mes premières armes à la toute fin des années 90 avec juste un sampler et un Atari, l'ancêtre des ancêtres des applications d'aujourd'hui ! J'ai fini par sortir un premier maxi en 2004, "7 1/2 Tries", bricolé à la maison et distribué de la main à la main. Puis "Blind" deux ans plus tard, dans les mêmes conditions. Deux albums pas franchement Hip-hop, plutôt tiraillés entre electro lo-fi, triturations et superpositions sonores ou post-rock version 16 bits… Le but du jeu était plus d'explorer la matière, pas forcément de construire des morceaux. Je cherchais à me confronter à d'autres expériences que celles que je vivais déjà en groupe.
Pour en venir à "Sometimes…", en 2011 je sortais d'une période de plusieurs années à évoluer dans la scène rock noise. Quand ce projet s'est arrêté, j'ai eu besoin de rebondir rapidement sur autre chose de différent, seul. J'ai rallumé le sampler, pour voir vers quoi tout ça me mènerait… C'est le Hip-hop qui s'est imposé tout de suite. Ça faisait longtemps que j'en avais envie, ça faisait 20 ans que j'écoutais du rap autant que du rock, mais je n'avais jamais vraiment eu le temps ni peut-être la confiance pour me lancer dedans, je ne m'en sentais pas forcément la légitimité. Et comme je te le disais tout à l'heure, le fait est aussi que je n'avais pas du tout envie d'être associé à l'image du rap mainstream qui s'était imposé dans les années 2000. Il m'a fallu du temps pour faire la part des choses et ne plus me poser la question. Là, c'était le bon moment !
J'ai donc composé cet album chez moi, avec un ordi, mon sampler, ma platine, un clavier et un casque, en un peu moins d'un an. Je me suis vraiment plongé dedans… J'ai sérigraphié les pochettes à la maison et le disque  est sorti en cd (ça existait encore !) en juillet 2012, en autoproduction, via mon micro-label Young&Green Records. Flying Oyster Digital Industries m'avait aussi filé un bon coup de main pour mettre en place une petite distribution et un peu de promo.

Tu te sentais déjà en décalage à l'époque avec ce qui marchait dans le milieu ?

Encore une fois, ça ne me correspondait pas, mais je savais que ça n'était pas à moi que ça s'adressait de toutes façons. En 2012, ça faisait déjà un paquet de temps que j'avais plus 15 piges…

Tu voulais volontairement t'écarter des tendances qui régnaient, plus formatées et électroniques que dans les 90's ? Ce choix musical était-il un message que tu voulais faire passer (cf. le titre de ton album) ou était-ce purement artistique ?

Non, il ne faut pas y chercher un message particulier. Quand j'ai commencé à bosser cet album, c'est vers ce type de sons que je me suis dirigé, sans que ce soit un choix réfléchi. Cela correspondait à mes influences, à mes goûts, sûrement à ma génération aussi. Peut-être pas effectivement aux codes dominants du moment mais ce n'est pas du tout une question que je me suis posé. Et je n'avais pas la prétention de débarquer en gardien du temple ou de vouloir véhiculer un quelconque message. De toute façon, je ne me faisais aucune illusion sur mon hypothétique impact !  

On retrouvait beaucoup de références aux sons des 90's dans le projet, avec des samples de Nas, Pharoahe Monch, Dilated Peoples. Quelle place tiennent ces artistes dans ta culture musicale ?  

C'est le rap de ma génération, ça reste mes classiques, encore aujourd'hui. Il y a un son, un sens du groove, dans lesquels j'aime me replonger. Mais comme je te le disais ma culture musicale n'est pas faite de hip hop exclusivement, loin de là. J'ai besoin de pouvoir piocher dans le rap, le rock, la funk, le jazz ou d'autres types d'ambiances selon mes humeurs. Un groupe comme Dilated Peoples a une place aussi importante dans ma discothèque que Fugazi, Coltrane ou Curtis Mayfield…

Maintenant que les Dj mixent avec des Ipad, est-ce que tu n'es pas un peu dégouté de voir qu'au fil du temps, les outils traditionnels aient disparus ? 

Cela dépend, ça me permet parfois de tomber sur du bon matos d'occasion ! On peut trouver ça dommage mais je crois que là-dedans aussi il y a quelque chose d'inévitable, inhérent aux évolutions technologiques. Avant qu'ils deviennent des instruments "traditionnels", les samplers-séquenceurs ou les boites à ryhtmes étaient décriés. Je ne pense pas qu'il faille systématiquement aller contre ces progrès, tout va dépendre de la façon dont on utilise les nouvelles possibilités que ça offre. Si, comme trop souvent, on se contente des paramètres de ces machines, sans d'autres types de sources et sans chercher à développer un univers personnel, on risque effectivement de rapidement tourner en rond, avec des prods sans âme qui sonnent toutes de la même façon... Ce ne sont que des outils, à utiliser à bon escient pour s'exprimer, et ce qui importe c'est de ne pas oublier ce qu'on veut dire…
À mon niveau, à l'époque comme aujourd'hui je n'aime simplement pas l'idée d'un matériel qui me dépasse trop, j'ai peur de m'y perdre et je n'ai pas envie d'être systématiquement en train d'apprendre à me servir d'une nouvelle machine au lieu de faire de la musique. J'y vais doucement, quand je sens que j'ai besoin d'avoir de nouvelles possibilités pour arriver à mes fins. 

À l'époque, tu étais un adepte du Do it yourself, tu touchais à plusieurs autre disciplines (photo, sérigraphie). Au fond, est-ce que ce n'était pas aussi ça qui faisait le rap ? Ce côté besogneux et cette diversité...

Les premiers à parler de Do It Yourself, ça reste les punks dans les 70's. Ceci dit c'est vrai qu'à la même époque ça existait finalement aussi dans le hip hop : squatter la rue pour faire des block-parties, inventer ses propres techniques et instruments pour faire de la musique ou de la peinture… Mais à mon avis le DIY est un peu à la base de tout mouvement émergent. Quand tu es seul à t'intéresser à un truc, à vouloir développer une idée, t'as pas vraiment le choix, tu le fais par toi-même parce que personne le fera pour toi… Par contre effectivement la diversité du Hip-hop du début, avec ses 5 disciplines et la transversalité entre musique, danse, graff, ça c'était plus rare…
En ce qui me concerne, je sais pas, je trouve intéressant et assez normal d'essayer de faire le plus de choses possibles par moi-même, surtout en ce qui concerne quelque chose d'aussi personnel qu'un propos artistique. Cela ne veut pas dire que je suis contre toute collaboration, au contraire, c'est juste l'idée d'avoir le choix…

Plus jeune, avant de commencer à créer toi-même, quels artistes t'ont influencé ? 

Fugazi, Coltrane, Curtis Mayfield… Il y en a eu un paquet et c'est toujours une question à laquelle j'ai un peu de mal à répondre ! Vivre mon adolescence dans les années 90 a peut-être été une chance à ce niveau : c'était une période où le rock alternatif français de la décennie 80 vivait ses derniers sursauts, où le rap, le grunge, la fusion, la techno, l'electro débarquaient… J'ai allégrement pioché dans tout ça, en m'ouvrant peu à peu à des trucs plus anciens. Les artistes qui m'ont influencé sont nombreux, chacun pour des raisons particulières, que ce soit pour leur musique ou la façon qu'il ont eu de gérer leur carrière. Mais si je joue le jeu et que je ne dois retenir qu'un groupe, ça restera les Beastie Boys, pour la claque fondamentale qu'a été Check Your Head en 1992. Cet album a fait sauter énormèment de mes barrières et a priori musicaux, au bon moment…

Qu'est-ce que tu es devenu depuis Sometimes You Have to Stick With the Old-school Ways ?

Dans la foulée de sa sortie, j'ai passé beaucoup de temps à essayer de le défendre, à envoyer des mails, à chercher à le faire circuler un maximum, sachant que j'étais tout seul à taffer dessus. J'ai réussi à récolter des retours plutôt positifs, ça m'a rassuré. Je n'avais aucune idée de la façon dont il serait accueilli, je débarquais dans un réseau où j'étais inconnu. Je me suis aussi lancé rapidement dans une série de remixes, en retravaillant des acapellas sur des prods à moi, que je postais au fur et à mesure sur le net. J'ai remixé Mos Def, Guru, KRS One, Rakim… L'année d'après, début 2013, j'ai eu la possibilité d'apparaitre sur la "JFX Bits 6", une compilation de Jarring Effects, un label défricheur basé sur Lyon, une référence pour les musiques electro et urbaines de ce début de 21ème siècle. J'avais fait un titre inédit, "(F)ever", pour l'occasion. La compil est sortie en téléchargement gratuit, je suis sûr qu'elle se trouve encore facilement ! Parallèlement, à la même époque, j'ai aussi bossé sur un spectacle de danse contemporaine dont j'ai composé la bande son. Une belle expérience, encore une autre façon d'aborder la musique… Ensuite j'ai sorti un quatrième album en 2014, j'ai collaboré à différents projets de groupes, des compos de bandes originales… J'ai continué à me laisser guider par mes envies, les opportunités et les rencontres. J'ai fini par arrêter comme tout le monde de sortir des supports physiques, à part quelques maxis en vinyl en édition limitée, mais j'ai continué à alimenter mon site avec de nouvelles prods, j'ai aussi fait d'autres trucs, sous d'autres noms, ailleurs… 

En ces temps de chaos rapologique, s'il devait y avoir un MC que tu ressusciterais artistiquement ? Et un Dj ? 

Kool Shen et Dj Premier... 

Un mot sur le conflit Booba / La Fouine ?  Huit ans c'est long pour un diss non ?

Bah non ça me fait marrer, c'est un des meilleurs duo de comiques de la varieté française, depuis le décès de Chevalier et Laspalès. Il faut toujours des bouffons dans une cour, pour distraire les convives…

Puisqu'on est dans l'humour, franchement, tu penses que Dre va sortir Detox un jour ?

J'avais oublié cette histoire tiens ! Depuis qu'il a commencé à en parler, il a du sortir au moins 300 singles, non ? Ca fait largement un album… 

La déchéance du rap était-elle inévitable ?  

On en parlait tout à l'heure, je pense que sa récupération partielle était inévitable.
Tant qu'à faire, c'est pas le rap, c'est tout le système de la production et de la distribution musicale qu'il s'agirait de sauver… Mais encore une fois, il s'agit de faire la diffèrence entre ce qui est exposé sous les feux de la rampe et ce qui est laissé dans l'ombre. Je ne me fais aucune illusion sur l'avenir des stars clonées et je m'en fous totalement, ce système là s'auto-alimente et s'auto-détruit. À côté de ça, même en 2020, il y a encore une scène indé, totalement ignorée par les réseaux dominants mais qui existe, qui recommence à développer ses propres outils et circuits de diffusion, avec des gens issus de différents milieux que la situation actuelle a poussé à se rassembler et a rendu plus imaginatifs, plus adeptes du DIY justement. Et j'ai l'impression que ces artistes là touchent peu à peu un public qui apprend à redevenir exigeant et militant. De toutes façons, là on est tellement au fond du trou qu'a priori on peut que rebondir, on verra…

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